France-Soir
France-Soir WEEK-END
Samedi 23 août 1980

Il croise les doigts superstitieux. Ce n'est pas lui qui me l'avouera, mais dans l'arrière salle d'un bistrot du port de Boston, quelques curieux aux mines patibulaires mais très professionnels, attendent avec la même impatience que lui, le retour de la croisière du Fay. Le renseignement sera en effet capital. Là où gît le paquebot éventré, probablement couché sur le flanc s'il est intact, et envasé par soixante huit ans d'un flux et d'un reflux permanents des courants maritimes, une fois que les moyens modernes de détection auront permis de l'affirmer à coup sûr, la phase suivante de "l'opération Titanic" pourra commencer.

C'est avec un appareil de ce type que travaillait l'équipe du Fay, une sorte de traîneau équipé d'un sonar et d'un magnétomètre, traîné à 200 m sous la surface.

Le traîneau

Un trésor inestimable

Là encore, deux conceptions différentes Jack Grimm ne cache pas que son désir est d'aller jusqu'au renflouage, au moins partiel du paquebot. Objectif avouable, selon lui, en raison du "trésor qui est caché dedans" comme aurait pu le dire à peu près le bon La Fontaine.
Les bijoux de la compagnie diamantaire mondialement connue De Beers, estimés à l'époque du naufrage à plus d'un milliard de francs et qui en valent sans doute dix fois plus aujourd'hui. Une copie inestimable, ornée de rubis et de saphirs, des poèmes persans d'Omar Khayyam. Les brillants et les colliers de perles personnels de centaines de passagères désireuses de paraître sur leur trente et un au cours de ce voyage inaugural réservé en partie à des milliardaires. Et aussi les pauvres fortunes des émigrants qui allaient à la découverte de l'eldorado américain du début de ce siècle, entassés dans les cabines sans hublots des ponts inférieurs qui furent leur tombeau.

Un précédent

Encore faudra-t-il y parvenir. Tâche qui paraît insurmontable avec les moyens actuels connus. Mais il y a pourtant au moins un précédent, dont quelques détails ont filtré malgré le coté "top secret" de l'opération. En effet, on sait qu'un sous-marin soviétique a été repêché en 1974 par 4800 mètres de fond.
L'engin pesait, il est vrai, 5.300 tonnes, soit près de dix fois moins que le "Titanic". Mis en oeuvre par la C.I.A. à l'aide du navire de forage Glomar Explorer, affrèté par feu Howard Hugues, la récupération a été estimée à plus de deux milliards de francs. Un chiffre qu'il faudra largement multiplier, selon les experts, au coût du jour et au prix des technologies nouvelles. Le jeu en vaut-il la chandelle ?
Voire, nous dit Edward John Smith. Ce serait fantastique si on pouvait renflouer l'épave, précise-t-il sceptique, mais c'est pratiquement impossible. Et en plus, lorsque l'on rêve de trésors en diamants et en perles, il est bien plus probable que ce sont des bouts de ferraille rouillée que ramèneraient d'abord les pinces d'un hypothétique appareil à accrocher l'épave.
Pour arriver à un résultat relativement plus raisonnable consistant à identifier et photographier l'épave (une photo, une seule photo, espèrent-ils), ce qui implique encore des moyens considérables, le commandant Grattan a fait appel à un autre spécialiste de renommée mondiale Derek Berwin qui a été le conseillé technique du film Raise the Titanic tourné à Malte sur une maquette qui à elle seule, a coûté le cinquième du prix original du vrai paquebot.

Campagne en 1981

Du travail en caisson, disait-il en riant, rien à voir avec une épave située à 4000 mètres sous la surface de l'océan. Mais Berwin à confiance en son expérience et en ses qualités professionnelles. Les autres aussi, et ils forment un trio redoutablement uni, comme le précise Edward John Smith.

Nous sommes tous trois d'accord pour aller jusqu'au bout. Aucun contrat écrit ne nous lie, mais il nous a suffit à Derek et à moi que John Grattan donne sa parole. C'est un gentleman britannique de tradition. Il travaille avec nous, pas pour nous.

Si Grimm localise l'épave avant eux d'une façon formelle, les Anglais en sont bien conscient, c'est la fin de la course au trésor. Course qu'ils ont chiffrée à quelques trois millions de dollars (douze millions de francs).

Que nous avons trouvés en partie, mais trop tard pour nous lancer dans l'aventure en 1980. Notre objectif est basé sur la campagne 1981. Là, nous serons opérationnels.

Avec l'appuis tactique et financier d'un autre groupe formé à l'autre bout du monde pour la recherche du paquebot perdu en mer, le Japanese Titanic Team.
Les Japonais nous ont choisis, explique Edward John Smith, ils ont confiance dans notre équipe.

Venus de Tokyo et d'Osaka dans le même but, sont réunis des magnats de la photo et de l'industrie automobile, mais aussi des hommes politiques, des députés à la Diète japonaise.

Du sérieux quoi !

Le plus beau paquebot
du monde

Le 10 avril 1912, des centaines de curieux au départ du "Titanic" pour sa première croisière. Destination New York via Cherbourg et Queenstown en Irlande. "C'est le plus beau paquebot du monde..., affirme son armateur,...le plus sûr, pratiquement insubmersible."

Le capitaine Arthur Rostron.

Le capitaine Rostron commandant le RMS Carpathia qui se porta au secours des rescapés du "Titanic".

Le navire, orgueil de la White Star Line, mesure 269 m de long, 28 m de large, et jauge 50.000 tonneaux. A son bord, 2331 personnes. A la barre, le commandant Smith.
Le 14 avril 1912, après trois jours d'une traversée sans histoire ponctuées de fêtes, la vigie horrifiée crie : "Iceberg droit devant !" Il est 23 h 40. Une manoeuvre désespérée ne donne rien. Choc. La bâteau s'immobilise et s'incline. On découvre une déchirure de 90 m dans la coque. Ordres et contrordres. Il faut évacuer. On s'aperçoit alors que les canots à plein, ne peuvent contenir que 1178 personnes. Et il y en a 2331 ! L'évacuation se fera dans l'ordre des classes... les riches en premier ! Pendant tout ce temps, l'orchestre ne cessera de jouer "Plus près de toi mon dieu". A 2 h 15, le 15 avril 1912, le "Titanic" glisse vers l'avant... il y aura 1513 disparus.


Le capitaine Norman Halverson
Quand on parle du "Titanic", m'a dit un de mes interlocuteurs, on a toujours l'impression que les gens en face de nous, nous prennent pour des idiots. En tout cas, si un échec risque de donner raison aux railleurs, la réussite, à n'importe quel prix, suffira à donner à l'opération sa véritable envergure.

Une envergure titanesque...

Le capitaine Norman Halverson davant le H.J.W. Fay. Financée par le Texan Jack Grimm, l'expédition, dirigée par Mike Harris, a ratissé au sonar les 1.500 km2 où doit se trouver l'épave. L'écho a répondu.